Petit “fun fact” pour démarrer :
votre cerveau lit probablement ces mots sans effort. Sans découper chaque syllabe ni réfléchir au son de chaque lettre. Sans même avoir vraiment conscience de le faire.
Et pourtant, biologiquement parlant, vous n’étiez pas censé savoir lire. Moi non plus. Personne en fait. Parce que contrairement au langage oral, la lecture n’est pas une capacité naturelle du cerveau humain.
Parler, oui. Lire, non.
Un enfant apprend à parler simplement parce qu’il grandit entouré de langage : le fameux “bain de langage” pour lequel son cerveau est programmé. La lecture, elle, est une invention culturelle extrêmement récente à l’échelle de l’humanité. Quelques milliers d’années pas plus (l’époque où on passait le bac finalement ^^)
Autant dire, rien du tout pour notre cerveau.
CONCRÈTEMENT, COMMENT ÇA SE PASSE ?
Quand un enfant apprend à lire, son cerveau doit littéralement détourner certaines zones initialement prévues pour autre chose afin de transformer des signes visuels en langage.
Les travaux du neuroscientifique Stanislas Dehaene (accrochez-vous, je vous jure, c’est passionnant !) parlent parfois de “recyclage neuronal” :
Le cerveau réutilise (notamment) des régions impliquées dans la reconnaissance visuelle des objets et des visages pour apprendre à reconnaître les lettres et les mots.
En quelque sorte, le cerveau de nos kids lorsqu’il apprend à lire, bricole une nouvelle fonction à partir d’anciens circuits. Et après on s’agace gentiment qu’ils mettent pas leur chaussures dans le bon sens, m’enfin, ils ont mieux à faire en fait !
Et justement :
ce détail des chaussures à l’envers n’est pas si anodin.
Parce qu’apprendre à lire mobilise énormément de compétences invisibles qu’on oublie souvent. Comme par exemple : le repérage spatial (des pieds et des lettres)
Avant même de lire des mots, un enfant doit comprendre que :
- en français, on lit de gauche à droite,
- certaines lettres changent complètement selon leur orientation,
- un “b” n’est pas un “d”,
- un “p” n’est pas un “q”,
Et ça n’a rien d’anecdotique. D’ailleurs, les chercheurs en sciences cognitives comme Franck Ramus rappellent souvent que notre cerveau a plutôt tendance, au départ, à considérer qu’un objet reste le même même lorsqu’on le tourne.
Une tasse reste une tasse qu’elle soit tournée à droite ou à gauche.
Un chat reste un chat même à l’envers.
Une chaussure est une chaussure donc.
Mais en lecture, cette logique ne fonctionne plus : L'orientation change le sens. Et ça, le cerveau doit l’apprendre explicitement. Ça ne se devine pas et ça demande beaucoup d'énergie.
C’est parfois pour ça que le démarrage de la lecture demande du temps, de l’entraînement. Quand un enfant lit :
m-a-m-a-n
son cerveau doit reconnaître les lettres,retrouver les sons correspondants,les garder en mémoire,les assembler,puis comprendre que tout cela forme finalement “maman”.
C’est une vraie gymnastique cognitive.
Et pendant longtemps, beaucoup d’enfants consacrent tellement d’énergie au décodage qu’il ne reste parfois plus grand-chose pour comprendre le sens. C’est ainsi qu’on voit parfois des enfants capables de lire une page entière sans pouvoir raconter ce qu’ils viennent de lire.
Et là encore, c’est normal.
Parce que la lecture repose en réalité sur deux grands piliers :
le code, et la compréhension.
Les recherches actuelles sur l’apprentissage de la lecture montrent d’ailleurs assez clairement que les enfants ont besoin :
- d’apprendre explicitement les liens entre lettres et sons,
- de développer leur conscience phonologique (la capacité à manipuler les sons de la langue),
- mais aussi d’enrichir leur vocabulaire, leur compréhension et leurs connaissances du monde.
Autrement dit :
La lecture ne se résume pas à “connaître les lettres”.
Lire, c’est aussi :
faire des liens, construire des images mentales, retenir des informations, raisonner, anticiper, imaginer.
Quand un enfant lit :
“Le dragon traverse la forêt sous l’orage”,
son cerveau ne doit pas seulement décoder des sons. Il doit presque voir la scène. Imaginer la pluie. Construire un petit film intérieur.Action, ça tourne.
Les chercheurs appellent parfois cela un “modèle situationnel”.
Et plus un enfant développe cette capacité à fabriquer du sens, plus la lecture devient riche.
C’est aussi pour ça qu’on dit que c’est important de raconter des histoires à ses enfants. Ils sont en plein développement de leurs compétences de compréhension : leur cerveau s’entraîne déjà à créer ces représentations mentales.
Alors quand on a commencé à imaginer nos magazines, on savait une chose : on ne voulait pas créer uniquement des pages de déchiffrage façon B+A = BA, on voulait proposer des activités qui viennent aussi nourrir :
la logique, l’attention visuelle, la mémoire, la manipulation des sons, la compréhension,
l’imaginaire, la culture générale, le plaisir de chercher et de comprendre.
Parce qu’au fond, apprendre à lire, ce n’est pas seulement réussir à prononcer des mots. C’est commencer à comprendre le monde autrement.